Introduction

En préambule, quelques précisions.
Je ne suis pas un scientifique ni un guide, référent, inspirateur ou autres choses qui fleurissent. C’est donc une réflexion personnelle qui n’a pas vocation à prouver ou à expliquer et éventuellement à s’interroger en retour.
La réflexion porte sur la zone de confort dont on dit qu’il faut sortir. Le sport est souvent pris en référence en ce sens. J’y ferai référence quelques fois.

Plaisir ou performance

Qd je pratiquais le sport en compétition, on m’a souvent fait cette remarque « moi, c’est que pour le plaisir ». Sous-entendu que je me martyrisais ayant fait le choix de la « performance »: mon objectif était effectivement de faire le jour J ce pourquoi je m’étais entraîné et rien d’autre – je précise que j’ai toujours couru en amateur.
Sans connaitre les théories, je savais par expérience qu’en allant « chercher mes capacités », j’aurais un sentiment particulièrement agréable.

J’ai donc toujours eu beaucoup de plaisir lors de ces compétitions et j’ai arrêté celles où il n’était pas au rendez-vous. Bizarrement, certains de ceux qui mentionnent le « que pour le plaisir » s’obligeront à aller jusqu’à la finish line d’une compétition ou activité devenue particulièrement inconfortable (physiquement et mentalement) et sans plaisir. Ils diront qu’ils sont sortis de leur zone de confort. Pas convaincu. Ils n’auront pas pris de plaisir pendant. N’est-ce pas là le but de toute expérience humaine ?

Dans tous les cas, en accord avec la théorie, en sport, lorsque l’on vit ce type d’expérience, le niveau de performance produit est très élevé (en relatif par rapport au niveau de l’athlète – et en absolu si cet athlète fait partie des meilleurs) avec une sensation très plaisante de maîtriser son sujet. Chaque fois que des doutes apparaissent ou que l’on a l’impression d’en ch…, c’est que l’on sort de l’expérience optimale. Il est alors assez simple, en corrélant les ressentis et le niveau de perf atteint, d’identifier les moments de Flow lorsque l’on a accès à un enregistrement de l’activité.

Un exemple flagrant pour ce qui me concerne est l’Ironman de Nice 2009. 6h30 pas vraiment plaisantes, une sensation de fatigue intense à la posée du vélo, puis un marathon couru en 2h47, avec une sensation d’incroyable légèreté voire de facilité d’un bout à l’autre sans passage à vide qui se traduit par la régularité de l’allure enregistrée. Des ressentis extrêmement positifs pour une performance à la limite des capacités (pas grand monde ne discutera de ce point) témoignent de la qualité de l’expérience vécue ce jour là.
Dans le cas du Flow, le terrain confirme la théorie: il n’est pas possible de dissocier haute performance personnelle et plaisir intense. Que l’on soit en compétition ou à un autre moment d’activité.

En théorie

Il me semble que ce qui est décrit dans les schémas qui parlent de la zone de confort fait référence au processus de croissance « du soi » d’un être humain et en particulier du développement de la compétence, décrit par Mihály Csikszentmihalyi dans sa modélisation de l’expérience optimale.

Dans l’illustration originale du Flow tirée du livre, l’anxiété se positionne au-delà de la zone idéale. C’est à dire que si vous ressentez de l’anxiété, vous êtes trop loin, vous ratez le bénéfice de l’expérience. Si à l’inverse, vous êtes « finger », vous vous ennuyez. Dans le meilleur des cas, vous maîtrisez. Serait-ce le fameux « confort » ( le « que pour le plaisir ») dont il faut sortir ?

En pratique

J’ai été plutôt chanceux dans l’accès à l’expérience optimale. C’est désormais un exercice de chaque instant et la base de mon activité professionnelle.
Mihály nous a donné un certain nombre d’indicateurs : la perte de la notion de temps, de conscience de soi, le sentiment de grande maîtrise, l’attention maximale, le feedback de progression… en font partie. « L’enjoyment » qui en résulte dépasse largement la notion de plaisir et ses effets sont particulièrement favorables pour l’être humain. Autant d’éléments particulièrement subjectifs, l’expérience optimale est privée, elle appartient à chacun.

L’erreur qui pourrait nous pendre au nez est de vouloir savoir si on est dans cet état à un instant donné. Est-on enfin sorti de la zone de confort ? Le meilleur moyen de ne jamais rendre l’expérience optimale.
Il semble qu’on ne puisse imaginer qu’on a vécu un épisode de Flow que quand il est terminé. A ce moment là on se dit « ouahou, c’était chouette » et vous sentez un truc qui irradie à l’intérieur. Si on en croit la théorie, vous avez progressé personnellement. L’important est là, le reste, la sortie de zone de confort, peu importe, qu’en pensez-vous ?

Wahou, ouhaou…

Ma réflexion porte sur ce ouahou. Ouhaou. Ou Wahou.
Ce qui est très plaisant attire. A priori. Alors comment se fait-il que l’apprentissage, le développement de compétences, le changement soient souvent tout sauf désirables et naturels, souvent perçus comme une contrainte, une expérience désagréable ?
Au point que des métiers ont été créés pour accompagner d’autres dans leurs tentatives de changement.
Quid des experts du changement ? Sont-ils eux-mêmes à l’aise avec l’expérience optimale ? La recherchent-ils (elles) constamment ? Sont-ils prompts à sortir de leur zone de confort (voire à ne jamais vivre en zone de confort ) ?
Oui, le « Wahou » est addictif et devrait être particulièrement attractif.
C’est par la volonté de revivre l’expérience particulièrement agréable que la progression personnelle se produit et assure une forme adaptation de l’individu à son environnement. C’est le type de motivation le plus puissant que nous pouvons ressentir.

A en croire les scientifiques, c’est un mécanisme fondamental de l’être humain, vital pour l’espèce: apprendre est nécessaire pour vivre. Alors, très fonctionnelle, la nature nous a dotés d’un mécanisme ingénieux et agréable pour y parvenir. Forcément, on comprend pourquoi il est important de laisser ce type d’expérience se produire.

No pain no gain ?

J’ai ce sentiment que le côté extrêmement plaisant et désirable d’être de l’autre côté est assez peu mis en avant dans les schémas, commentaires, explications… que l’on trouve de ci (& Ryan 🙂 ) de là. Peut-être parce que finalement peu de personnes savent qu’elles vivent ce type d’expérience et à quoi elles servent.
L’environnement social nous enjoint à sortir de sa zone de confort. Il FAUT. Obligation. « Allez, bouge toi, fonce. No pain no gain »
Obligation dit motivation peu autonome, dit moins d’engagement, anxiété, frustration… En clair, peu de chance d’obtenir l’envie d’aller vers la zone de la progression. Contre-productif, non ?
Pourquoi (et quand) perdons-nous cette disposition naturelle (innée) à l’apprentissage au cours de notre socialisation d’enfants à adultes ? Je laisse cette question de côté. Peut-être que répondre à cette question évitera à certains de se retrouver dans une zone de confort. Ils n’auront alors plus besoin d’essayer d’en sortir.

Quelle utilité d’introduire une notion de « sortie de zone de confort » ?
Vous imaginez vous quitter quelque chose de confortable pour quelque chose de nouveau et peut-être moins confortable (notre cerveau fonctionne ainsi, l’aversion à la perte), voire menaçant ? Pas très séduisant, en particulier dans des cultures où la nouveauté et le changement ne sont pas vraiment valorisés.
D’ailleurs, la société valorise t’elle vraiment l’intérêt à devenir « meilleur » (et non pas LE meilleur) ?
N’y a t’il finalement pas un paradoxe – voire un piège – dans une société tournée vers la prospérité qui veut façonner une vie confortable avec une facilitation des tâches pour « profiter » tout en invitant ses membres à sortir du confort dans lesquels on les enferme ?

Dans ce contexte, il ne me parait pas très surprenant de retrouver tant d’approches vers la difficulté et nombre d’activités candidates à générer suffisamment d’inconfort pour sortir de sa zone de confort foisonnent. On cherche à se mettre en inconfort, voire en difficulté, en souffrance aussi (les athlètes, ça leur plaît beaucoup ça), on s’oblige. Se faire mal, ne pas s’écouter, combattre l’ennemi qui est en soi, ses peurs sont autant d’expressions qui reviennent souvent. Notamment dans le sport.

Pourtant, en théorie et en pratique, il me semble que lorsque vous vivez une expérience de développement, vous faites corps avec vous-même, vous utilisez pleinement vos compétences, vous avez un immense plaisir à le faire même si c’est dans un contexte qui demande des efforts, vous ne vous occupez pas de choses inutiles et n’avez donc pas de peur à combattre. Vous l’avez forcément déjà vécu, mais pas forcément remarqué.

Comme le signale Csikszentmihalyi, ça n’est pas l’activité en soi qui compte, mais comment on la pratique. J’aime à prendre l’illustration (et le faire vivre) que vous pouvez passer le balais ou toute autre activité qui paraîtrait dénuée d’intérêt en soi et la transformer en source d’expérience optimale – avec un peu d’exercice, on y parvient.

On y croit ou bien ?

Mon expérience personnelle (et mes apprentissages théoriques) me font dire que ça n’est pas en s’obligeant que l’on accède à nos mécanismes profonds. Au contraire. En nous obligeant, nous mobilisons des formes contrôlées de notre motivation et sommes bien loin de nos mécanismes internes qui génèrent notre développement. Nous allons contre nature.
Pas étonnant que nous ayons besoin de trouver la confiance à l’extérieur, que nous cherchions des leaders, des personnes inspirantes, de héros. Nous ne sommes plus en mesure de trouver ces ressources là où elles sont: en nous.

Finalement, plutôt que de parler de sortir d’une zone de confort, si nous mettions plutôt l’accent sur l’incroyable sentiment et le plaisir associés à l’expérience de développement ?
Et si on expliquait plutôt pourquoi c’est important, puis on laissait faire ?
Le développement personnel a pris une ampleur de dingue. Lors d’une émission sur les préoccupation environnementales (écologie, biomasse, green…), des experts émettaient l’avis que plus l’on parle d’une chose, plus elle semble manquer dans l’environnement.
A tant invoquer le développement personnel, peut être soulignons-nous à quel point nous avons coupé nos sources internes de développement. A quel point notre société court-circuite notre nature profonde. A quel point nous sommes privés de développement.

Si découvrir, apprendre, changer, s’adapter est effectivement intrinsèquement plaisant et naturel, laissons faire notre nature, (re)prenons conscience de nos mécanismes d’adaptation pour constater à quel point nos modes de vie nous ont éloignés de notre penchant naturel à l’exploration de notre environnement.
A défaut, nous excellons dans les formules magiques qui nous évitent les efforts de reconnexion à ces choses innées, particulièrement puissantes et intéressantes. Intrinsèques. A chacun de nous de savoir ce qui est le mieux.